Tel tambour battra pour les mêmes raisons à la Guadeloupe et à la Réunion, telle voix s!élèvera sur le même ton en Polynésie et en Guyane, tel rythme enflammera les mêmes haut-parleurs à Mayotte et en Nouvelle-Calédonie. Cicatrices d!esclavage ou d!exil, marques d!unité linguistique, fruits d!une école une et indivisible, cousinages que l!histoire ne parvient pas à effacer, ces proximités niant les distances ne sont pas toujours simples à expliquer à qui regarde le planisphère des musiques avec un oeil de géomètre. Oui, ces parentés sont traces d!une destinée commune, d!une aventure liant les hommes et les mémoires beaucoup mieux que les prétendues lois d!airain de la tectonique des plaques.

S!il faut parler d!identité, de racines, d!appartenance, il ne s!agit jamais, avec les cultures des outremer français, de verticales plantées sagement dans le vieux terreau des atavismes immémoriaux. Ce dont on parle ici, c!est du rhizome cher à Édouard Glissant, de cet enchevêtrement de fibres qui vont puiser les nutriments tantôt droit dans le sol immédiat, tantôt très loin dans les terres des origines ou des attachements immatériels, ou encore dans la terre natale du voisin qui a porté avec lui un verbe, un accent, une cuisine, une croyance, un instrument.

Les musiques de ces trois océans sont le signe et la preuve de ces identités rhizomes, de ces foisonnants métissages de formes et d!appartenances, de ces généalogies touffues et paradoxales qui sont celles des hommes et de leurs cultures, celles des peuples et de leur présent, mais aussi celles d!un monde tout entier ouvert, tout entier offert à l!échange et à la relation. Et, en ce sens, les outre-mer français annoncent une bonne part du futur commun des humains, avec leurs langues et leurs imaginaires enracinés sur plusieurs continents à la fois, avec leur mémoire et leur création dialoguant avec la Terre entière.

Quand Édouard Glissant employait l!expression de Chaos-monde, c!était précisément pour évoquer cette floraison imprédictible de cultures par essence plurielles et de situations humaines toujours plus métisses. Chaos certes, mais chaos d!un monde rendu à la fécondité éruptive des origines, chaos d!un monde aux frontières abolies par le besoin des hommes de circuler à travers l!espace et la connaissance de l!autre. C!est le chaos d!un monde se redonnant une tellurique, mais une tellurique des cultures, des langues, des mythes, des symboliques, des modes, des totems, des désirs, des représentations, des connivences… Et, comme les volcans et les raz-de-marée des temps originels fabriquèrent la croûte des continents, un monde neuf nait de la liberté de circuler et d!échanger, de parler et de rêver.

Dans ce monde entré en chaos, ce n!est pas seulement par la symbolique des océans unis par le drapeau tricolore que les outre-mer français sont riches d!annonces pour le futur : dans la voix éraillée de paysans tambourinaires, dans les refrains sucre et miel de divas tropicales, dans les frénésies électriques de gamins fervents de toutes couleurs, c!est le Tout-monde qui se dessine, c!est l!annonce du monde qui se reconnaît ouvert. Ces musiques racontent l!état singulier de sociétés qui sont à la fois européennes et océaniques, à la fois françaises et « autres »… Ces sociétés sont irrémédiablement modelées par la relation, la transaction, l!échange, le compromis identitaire et culturel.




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