Née en 1884 à Odessa, dans l’empire tsariste, dernière de treize enfants, Eugénie Goldstern est issue d’une famille libérale, juive et aisée qui s’installe à Vienne en 1905 pour fuir les pogroms. Auditrice libre des cours d’ethnographie du professeur Michael Haberlandt, co-fondateur de l’Österreichisches Museum für Volkskunde de Vienne, c’est à Neuchâtel en Suisse qu’elle s’engage dans des études d’ethnographie, près de son maître le professeur Arnold Van Gennep. Après l’épisode douloureux de la guerre, elle reprend en 1918 ses recherches et rejoint, à Berne, le professeur Rudolf Zeller, titulaire de la chaire de géographie, avec qui elle souhaite passer son doctorat. Mais c’est à Fribourg qu’elle achève et qu’elle soutient sa thèse avec succès en 1920, sous la direction du professeur Paul Girardin, l’un des pères de la géographie humaine.

Un champ d’étude couvrant tout l’arc alpin

C’est Arnaud Van Gennep qui lui propose de prendre comme sujet de thèse le village de Bessans, en Haute Maurienne. Entre l’été 1913 et l’été 1914, elle effectue trois séjours dans cette communauté, observant toutes les caractéristiques de la vie des montagnards, réalisant ainsi la très probable première étude monographique dans les Alpes. Le déclenchement du premier conflit mondial met brutalement fin à son enquête. Menacée, elle s’enfuit par le Mont Cenis. Elle ne reviendra jamais à Bessans. Soutenue en Suisse en 1922, sa thèse a conservé la force d’une oeuvre pionnière, travail qui sera suivi par d’autres recherches dans tout l’arc alpin. Des études conduites notamment sur la thématique du jouet, dans une perspective comparatiste et avec le souci permanent que ses enquêtes soient accompagnées de collectes destinées à enrichir les fonds de l’Österreichisches Museum für Volkskunde de Vienne ou encore ceux du Musée alpin suisse de Bern. Ses « terrains » se répartissent de la Haute Maurienne au Lammertal autrichien, en passant par le Val d’Aoste italien, le Valais ou le Val Münstair suisses. Les sources auxquelles elle puise ses méthodes d’investigation, ses résultats et les hypothèses qu’elle émet, méritent de retrouver aujourd’hui leur juste place dans l’histoire de l’ethnologie du monde européen.

Une démarche novatrice

« J’ai eu très à coeur de me rapprocher des gens du pays », dit Eugénie Goldstern en commençant sa thèse sur Bessans. La considération qu’elle porte à ceux qu’elle interroge n’est alors pas si commune. Certes Arnold Van Gennep, qui lui avait désigné son premier « terrain », Bessans, connaissait déjà la nécessité de savoir « parler en égal avec un berger, un forgeron, une fermière… » mais cette attitude est alors très rare au tout début du XXe siècle. L’ethnologie demeure encore une pratique de cabinet. Plus rare encore est le choix que fait Eugénie Goldstern de vivre en immersion dans la communauté bessanaise, pratiquant avant la lettre « l’observation participante ». Partout où elle enquête, Eugénie Goldstern n’aura en effet de cesse de considérer ses informateurs comme des experts de leur propre connaissance, sans jamais se départir de la distance dont témoignent ses observations rigoureuses. Il faut aussi noter l’usage combiné qu’elle fait de la notation, du dessin, de la photographie et de l’enregistrement sonore, car il semble que personne ne l’ai pratiqué avant elle. La modernité de son approche vient aussi de la mise à profit qu’elle fait de disciplines très diverses, telles la psychanalyse, l’histoire de l’art, l’archéologie, la préhistoire, la géographie... une pratique avant-gardiste de l’interdisciplinarité.

Musée dauphinois
30 rue Maurice Gignoux
38031 Grenoble cedex 01


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